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"Africanisation". Afrique du Sud, la fin d’une exception africaine ?


Les indépendances africaines furent portées par une promesse d’un avenir de prospérité, d’émancipation politique et de renaissance économique. Pourtant, très tôt, cette espérance s’est heurtée à une réalité plus sombre. Nombre de jeunes États ont sombré dans des conflits ethno-religieux, des guerres civiles, des coups d’État à répétition, une corruption endémique, ainsi qu’un affaiblissement progressif de leurs institutions et de leurs infrastructures. À cette désagrégation s’est souvent ajoutée une désindustrialisation précoce, accentuant la dépendance économique et la vulnérabilité sociale. L’Afrique du Sud a longtemps fait exception. Héritière d’un appareil industriel relativement développé et d’institutions administratives robustes — bien que profondément marquées par l’injustice du régime d’apartheid — elle semblait engagée, au lendemain de 1994, sur une trajectoire distincte. Sous l’impulsion de Nelson Mandela et de ses successeurs immédiats, le pays incarnait l’espoir d’un modèle africain viable, capable de conjuguer croissance, stabilité et État de droit.


L’Afrique du Sud semble désormais engagée dans un processus que l’on pourrait qualifier, non sans provocation, d’« africanisation » au sens le plus pessimiste du terme : une convergence vers les dynamiques de déclin qui ont affecté nombre de pays subsahariens. Les symptômes de cette évolution sont multiples, mais deux d’entre eux suffisent à en saisir l’ampleur : la stagnation économique et l’explosion de la violence.

L’économie sud-africaine, jadis moteur du continent, connaît un essoufflement prolongé. Selon la Banque mondiale, la croissance annuelle moyenne est tombée sous la barre des 1 % sur la période 2015-2023, bien en deçà des besoins d’un pays confronté à un chômage massif (officiellement supérieur à 32 %, Statistics South Africa, 2024). Au cœur de cette crise se trouve l’effondrement du secteur énergétique, symbolisé par la compagnie publique Eskom.


Minée par des années de mauvaise gestion, de corruption et de détournements de fonds, Eskom est aujourd’hui incapable d’assurer un approvisionnement électrique stable. Les délestages ( load shedding ), parfois quotidiens, paralysent l’économie, affectant particulièrement les secteurs industriels et miniers, grands consommateurs d’énergie. Cette instabilité énergétique a dissuadé de nombreux investisseurs étrangers, contribuant à la fuite des capitaux et à la contraction de l’activité (Economic Survey South Africa, 2022 / j'ai modestement à la suite d'un rapport partagé succintement mes observation dans les Echos et Jeune Afrique). Face à ces défaillances, le secteur privé s’organise : l’installation de panneaux solaires a connu une croissance spectaculaire, faisant de l’Afrique du Sud l’un des marchés les plus dynamiques du continent en matière d’énergie photovoltaïque (IEA, 2023). Mais cette adaptation souligne davantage l’échec de l’État qu’elle ne constitue une solution systémique.


Le constat est similaire dans le domaine de l’eau. Dans plusieurs grandes villes, dont Johannesburg et Durban, les coupures et rationnements se multiplient, conséquence d’infrastructures vieillissantes et d’un entretien insuffisant. Les images de citoyens contraints de stocker de l’eau dans des seaux ou des réservoirs improvisés, autrefois associées à d’autres régions du continent, deviennent désormais familières.

Les infrastructures, longtemps fierté nationale, se dégradent également. Le réseau routier sud-africain, le plus étendu et le mieux développé d’Afrique, montre des signes alarmants de détérioration : nids-de-poule omniprésents, routes fissurées, maintenance insuffisante (South African National Roads Agency, 2022).


Les bâtiments administratifs ne sont pas épargnés, souvent laissés à l’abandon, reflet d’un affaiblissement plus large de la capacité étatique. Cette dégradation économique et institutionnelle alimente directement une insécurité croissante. L’Afrique du Sud affiche l’un des taux d’homicides les plus élevés au monde, avec plus de 45 meurtres pour 100 000 habitants en 2023 (South African Police Service). Vols, agressions et violences sexuelles atteignent des niveaux particulièrement préoccupants. Dans ce contexte, le pays détient également l’un des plus importants marchés privés de la sécurité au monde, signe d’une perte de confiance dans les institutions publiques.


À ces fractures économiques et sécuritaires s’ajoutent des tensions sociales profondes. Les inégalités, déjà parmi les plus élevées au monde (indice de Gini supérieur à 0,63 selon la Banque mondiale), continuent de se creuser. Parallèlement, les violences xénophobes visant les migrants subsahariens se multiplient, alimentées par le chômage, la pauvreté et une instrumentalisation politique implicite. Les autorités, souvent engluées dans leurs propres scandales de corruption, peinent à répondre efficacement à ces dérives.

Rien, dans cette trajectoire, n’a véritablement de caractère surprenant. Partout où la gouvernance se dégrade, les effets sont similaires : érosion des institutions, recul des services publics, montée de la violence et contraction économique. L’Afrique du Sud, malgré ses spécificités historiques, ne semble pas échapper à cette logique.


Dès lors, une question cruciale se pose : le pays peut-il encore inverser cette tendance ? La réponse dépendra de sa capacité à entreprendre un travail de réforme profond et exigeant, à savoir assainissement de la gouvernance, lutte effective contre la corruption, reconstruction des infrastructures, relance économique inclusive.

À défaut, l’Afrique du Sud risque de perdre définitivement ce qui faisait sa singularité. Et les populations subsahariennes migrantes venues y chercher une vie meilleure pourraient se retrouver en plus de la xénophobie, confrontées à une réalité paradoxale : celle d’un pays devenu, à son tour, économiquement inhospitalier — à l’image de ceux qu’elles avaient fui.

 
 
 

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