La pauvreté de l'Afrique entretient le racisme anti noir
- sergemenye
- il y a 1 jour
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Il est des vérités inconfortables que le débat public évite soigneusement d’affronter. Parmi elles, celle de la pauvreté persistante de certaines régions du monde, et en particulier de l’Afrique subsaharienne, qui continue d’alimenter, directement ou indirectement, des formes spécifiques de racisme anti-noir. Sans s’attarder sur les polémiques circonstancielles ou les déclarations outrancières à l'instar de la saillie fétide de la sénatrice paraguayenne — dont l’histoire contemporaine regorge — il est plus utile de s’interroger sur un phénomène plus profond : la remarquable stabilité des registres d’insultes visant les personnes noires. Qu’il s’agisse de références esclavagistes, coloniales, animales ou misérabilistes, ces imaginaires reviennent avec une régularité frappante, quels que soient le statut social, la réussite ou la notoriété de la personne visée.
Ce constat renvoie à une réalité plus large, car les stéréotypes raciaux existent partout et pour tous. Comme l’a montré Gordon Allport dans "The Nature of Prejudice", les préjugés fonctionnent comme des schémas cognitifs simplificateurs, mobilisés différemment selon les contextes et les groupes. Mais leur intensité et leur acceptabilité sociale ne sont pas uniformes. Avec le temps, certaines populations deviennent moins exposées à des formes explicites de racisme, tandis que d’autres continuent d’en faire l’objet. Cette asymétrie n’est pas aléatoire. Contrairement à une idée largement répandue par certains entrepreneurs opportunistes et cyniques de l'anti racisme, le racisme n’évolue pas de manière linéaire vers une aggravation constante. Dans de nombreux pays, notamment occidentaux, les indicateurs montrent une baisse des attitudes ouvertement racistes sur le long terme (Pew Research Center, Global Attitudes Survey ; World Values Survey). Le nombre d’États criminalisant les discriminations raciales n’a cessé d’augmenter depuis la Seconde Guerre mondiale, et les sociétés n’ont jamais été aussi métissées.
Mais cette évolution globale masque des écarts significatifs. Les groupes les moins exposés au racisme explicite ont en commun une caractéristique essentielle : ils sont associés, dans l’imaginaire collectif contemporain, à la puissance — économique, commerciale, technologique, éducative, culturelle et même militaire. Les attaquer ouvertement revient à s’exposer à un coût social élevé, des répercussions concrètes, rapides, durables et au ridicule. Le présent, par ses réalisations de ces gens identifiés à un pays, tend alors à neutraliser ou à reléguer les représentations négatives héritées du passé. L’histoire récente de l’Asie de l’Est et du Sud-Est illustre puissamment ce mécanisme.
Durant une grande partie du XXe siècle, cette région figurait parmi les plus pauvres du monde. Elle a longtemps été l’objet de stéréotypes racistes largement diffusés, y compris dans des publications savantes. L’historien Frank Dikötter a ainsi documenté, dans "The Discourse of Race in Modern China", la circulation d’images dégradantes associant les populations asiatiques à la faiblesse ou à l’arriération. Dans les pays occidentaux, en Afrique, l’expression « chinoiserie » a longtemps servi à désigner des objets de piètre qualité. Or, en l’espace de quelques décennies, des pays comme la Corée du Sud, Singapour, Taïwan ou la Chine ont connu une transformation économique et technologique sans précédent.
Ce basculement a profondément modifié les représentations. Le racisme n’a pas disparu, mais il s’exprime différemment, plus rarement de manière décomplexée, et s’accompagne souvent d’une crainte ou d’un respect implicite liés à la puissance acquise. À l’inverse, lorsque des régions restent associées à la pauvreté, à l’instabilité ou à la dépendance, les stéréotypes négatifs tendent à se maintenir, voire à se reproduire. Les trajectoires individuelles, aussi exceptionnelles soient-elles, ne suffisent pas à inverser ces dynamiques. Fanon écrivait déjà dans "Peau noire, masques blancs" « le noir n’est pas un homme. ». Par cette formule qu'on imagine évidemment volontairement radicale, il décrivait la manière dont le regard raciste réduit l’individu à une catégorie, indépendamment de ses qualités propres.
L’exemple contemporain le plus frappant reste celui de Barack Obama. Malgré son élection à la présidence des États-Unis — fonction la plus importante et la plus puissante au monde — il a été la cible de caricatures racistes reprenant des codes anciens, notamment l’assimilation à des primates, abondamment documentée par plusieurs médias américains. Récemment encore, son successeur, avant de la le retire, n'a pas hésité à partager sur son compte Truth social, un montage fait avec l'IA, ou il apparait dans un zoo en compagnie de sa femme Michelle. De même, la domination culturelle de figures noires dans le sport et la musique qui touchent chaque seconde tous les yeux et oreilles partout dans le monde n’a pas suffi à faire disparaître les stéréotypes. Elle les a parfois même fait coexister avec eux comme dans les stades, preuve que la visibilité individuelle ne suffit pas à transformer une perception collective.
Henri Tajfel, dans ses travaux sur l’identité sociale (Social Identity and Intergroup Relations, 1982), a montré que les individus tendent à catégoriser les autres en groupes, et à leur attribuer des caractéristiques globales, souvent indépendantes des cas particuliers. Ainsi, le racisme ne disparaît pas uniquement par l’exposition à des contre-exemples individuels. Il recule durablement lorsque les représentations collectives associées à un groupe évoluent — notamment par la transformation de sa position économique, éducative et politique dans le monde. C’est en ce sens que la question de la pauvreté devient centrale. Non pas comme une justification morale du racisme — qui reste en toutes circonstances injustifiable — mais comme un facteur explicatif de sa persistance et de ses formes. Comme l’écrivait Aimé Césaire, « une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Comprendre les mécanismes du racisme impose précisément de ne pas ruser avec la complexité. Cela suppose d’admettre que les représentations collectives sont liées, en partie, aux rapports de puissance entre sociétés.
Dès lors, la lutte contre le racisme ne peut se limiter à la dénonciation morale ou à la mise en avant de réussites individuelles. Elle passe aussi — et peut-être surtout — par des transformations profondes : éducatives, économiques, institutionnelles. Car ce que le monde respecte durablement et redoute, ce ne sont pas seulement les discours, mais les trajectoires et la force, celui qui attaque s'installe lui-même dans la peur du lendemain. Enfin, est-il vraiment nécessaire de s'attarder sur cette sénatrice paraguayenne qui paraît tellement ravagée au point d'inspirer la pitié ?
Mbappé illumine le monde, il est intelligent, brillant, riche, polyglotte, c'est la star de ce mondial - tout ceci ne laisse que peu d'espace à la haine raciste définie par deux citations parfaites : "moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête", et "le racisme, c'est la haine de la jouissance de l'Autre".



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